Réflexions sur les causes intellectuelles de notre stagnation

Publié le par REM

Les causes intellectuelles de notre stagnation

Réflexions sur les causes intellectuelles de notre stagnation

par Pierre RANJEVA vu sur http://www.topmada.com/


Depuis l’Indépendance, Madagascar a été le théâtre de crises périodiques. (1972, 1975,1992, 2002, 2009…) Ces crises se traduisent par une succession d’Etat dans la violence.

Il n’y a pas succession pacifique d’Etat et, par voie de conséquence, pas de continuité de l’Etat. A preuve: tout nouveau gouvernant se hâte d’élaborer sa Constitution et de démolir, sans inventaire de ce qu’a fait le prédécesseur. Nous faisons donc sans cesse un pas en avant et deux en arrière.

Tous les systèmes ont été expérimentés dans ce pays et l’on peut dire que les Malgaches n’ont jamais cessé de réinventer le fil à couper le beurre et qu’à Madagascar nul ne peut compter sur une permanence des lois.

Un opérateur qui a eu, par exemple, les faveurs du régime précédent est sûr d’être littéralement “assassiné” par le nouveau régime. D’où la réticence plus que compréhensible des hommes d’affaires à investir sérieusement dans le pays.

« Une impossible société de confiance » (1)

Pourquoi ces aberrations récurrentes, facteurs de blocages et de stagnation? Quelle est notre conception de LA ou DU politique ? Nous n’entrerons pas dans les arcanes de la science politique mais nous croyons néanmoins nécessaire de préciser que le terme “politique” recouvre au moins deux significations:

  • LE politique qui est l’ensemble des forces institutionnalisées qui interagissent pour le maintien de la cohésion sociale.

Et

  • LA politique, scène sur laquelle s’affronte une série d’acteurs pour la conquête de l’exercice du pouvoir d’Etat.

Dans l’un ou l’autre cas, il y a toujours confrontation d’idées ou de forces qui se résout :

  • dans les régimes démocratiques, “par le dialogue plutôt que par la force sans jamais remettre en cause la survie de la collectivité” (2)
  • dans les régimes autocratiques par la violence qui entraîne souvent un virage à 180° dans l’ordre intérieur.

LE et LA politique sont donc le domaine par excellence de la confrontation plus ou moins violente. Or, la vision malgache des affaires nationales fait de ces confrontations une affaire de FIHAVANANA c’est à dire que l’on refuse le débat, le « langage affronté » pour aboutir à un consensus mou où le gagnant fait semblant d’être satisfait et le perdant s’efforce de ne pas paraître mécontent. Nous vivons ainsi dans « une paix permanente des cimetières » alors que « les sociétés de développement ont toujours été des sociétés de tension, des sociétés où le mouvement crée du frottement, du réchauffement, des ruptures » (1)

Les problèmes ne sont jamais résolus mais reportés à une date indéterminée. S’accumulent alors les rancœurs d’autant que notre conception du pouvoir favorise, chez les dirigeants, une attitude autocratique.

Une conception aberrante du pouvoir

A Madagascar, d’après la tradition orale, règne un archétype dont l’origine remonterait à Gallieni sur les suggestions de Rasanjy: le pouvoir est le ray aman-dreny de la population.

Il est évident que si une telle doctrine est intériorisée, il ne faut pas s’attendre à trouver une population de citoyens mais plutôt un conglomérat d’assistés qui attend tout d’un “père et mère nourriciers” dispensateurs des bienfaits et réprimandes.

L’argument d’autorité triomphe, il n’y a plus de place pour la réflexion personnelle. Le peuple est doctrinalement infantilisé et il est conféré aux dirigeants non pas le statut de gestionnaires révocables mais une aura de propriétaires de la Nation qui distribuent prébendes et distinctions, non en fonction de la valeur, mais en fonction de l’obéissance et de la fidélité. Ce qui explique la mainmise totale sur le pays et le refus des opinions dissidentes.

Le mécontentement populaire croît alors dans les mêmes proportions que l’autisme des dirigeants. Il n’est alors plus possible de résoudre les problèmes par la voie démocratique, c’est à dire par le dialogue. Et, le changement de gouvernement devient un changement de régime toujours violent.

Au surplus, la terminologie malgache du pouvoir est restée figée et ne s’est guère adaptée à l’évolution de la conjoncture. C’est ainsi qu’on appelle le pouvoir Fanjakana, pouvoir royal avec tout ce que cette catégorie suppose de « bon vouloir » et d’arbitraire.
Et c’est aussi ainsi que tous nos gouvernants sans exception se sont comportés en propriétaires de la Nation et non en gestionnaires du bien public commun, gestionnaires révocables par le peuple souverain.

Les mots n’étant pas neutres : il convient d’actualiser notre vocabulaire politique c’est-à-dire de bannir le terme fanjakana et de le remplacer par le mot fitondrana, plus conforme à la conjoncture et aux catégories contemporaines.

Il faut « rendre aux mots leur dénomination » recommandait Confucius : dans cet esprit, il faut procéder à une traduction adaptée de tous nos termes politiques et économiques. Il faut en finir avec les traductions littérales qui n’ont aucun sens pour la majorité de la population et trahissent l’aliénation et la paresse intellectuelles des traducteurs.

Ainsi en est-il de la traduction du terme Constitution en « Lalàm-panorenana », c’est-à-dire littéralement : « loi de la construction », qui n’a, évidemment aucun rapport avec son contenu réel. Comment peut-on respecter un texte qui, pour soi et en soi, n’a aucune signification ?

Nous proposons donc la traduction suivante pour le terme Constitution : « Lalana mibaiko ny Fitondrana ». Cela n’est qu’un exemple, glané parmi tant d’autres, pour prouver qu’il nous faut réellement réviser nos traductions des termes politiques ou économiques, c’est à dire procéder à un réel et vigoureux « aggiornamento » de notre langage.

Ainsi en est-il, comme autre exemple, de l’aberration qu’est cette traduction par « fanitsiana ara - drafitra » de « l’ajustement structurel ».

La création d’une société de confiance et de liberté est une œuvre de salut publique urgente
  • Il nous faut revoir toutes les idées reçues, accepter les conflits et les controverses mais les résoudre par le dialogue, voire “la force et sans jamais remettre en cause la survie de la collectivité”(2)
  • Etant surtout soucieux de la prospérité des entreprises de Madagascar nous n’avons pas, à l’évidence, la prétention ni de refaire le monde ni de fournir la panacée à nos problèmes politiques actuels.
  • Un fait est néanmoins indiscutable: l’entreprise, variable sectorielle d’un ensemble plus global, ne peut prospérer sans sécurité. Il convient donc que les engagements en faveur d’une entreprise, souscrits par un gouvernement, ne soient pas annulés par le gouvernement suivant.
  • Il conviendra de stipuler que les engagements en faveur de l’entreprise sont, sauf dol ou corruption notoire, des engagements d’Etat et non de simples engagements de gouvernement.
  • Réviser tout notre vocabulaire politique afin que le langage du Pouvoir ne soit plus réservé aux initiés, c’est-à-dire aux quelques citadins déracinés qui ne sont, tout compte fait selon la formule de Frantz Fanon, que des « peaux noires » sous des « masques blancs ». (3)
  • Au total, faire du Malgache un véritable citoyen.

Madagascar prouvera alors au monde que, comme tout pays régi par le Droit, il s’engage désormais dans la voie de la désaliénation, de la continuité de l’Etat, de la gouvernance pacifique et sans déchirure.

Pierre RANJEVA

Simple citoyen, ancien Ambassadeur de Madagascar
et aujourd’hui, magistrat de 1er grade à la retraite (NDLR)

Antananarivo le 24 mars 2009

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1- “La société de confiance” Roger Peyrefitte. Ed Odile Jacob.

2- “La mélancolie démocratique” Pascal Bruckner. Ed du Seuil.

3 – « Peau noire et masques blancs » Frantz Fanon. Ed du Seuil.

Publié dans Réalités

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