Osons l'utopie malagasy

Publié le par REM

Osons l'utopie malagasy
par Patrick RAKOTOMALALA.

La politique à Madagascar, tout comme dans les pays émergents est devenue un
exercice quasi impraticable.
Les institutions sont des copier-coller résiduels de la période post coloniale et n’ont
en aucun cas tenu compte de la spécificité économique, culturelle et politique du
pays. Si ce type de discours trouve un certain écho aujourd’hui, il rappelle de façon
trouble que notre dernière expérience politique authentique sans ingérence, est bel
et bien le régime féodal et tribal.


Nous pouvons dire que l’expérience politique malagasy moderne n’a jamais existé.
Seules ont été mises en oeuvre, les grandes doctrines occidentales de l’après-guerre
: le capitalisme, le socialisme et le communisme. Nous sommes entrés dans
l’ère moderne avec le statut de partenaires défunts de la guerre politico-économique
sans même pouvoir déployer notre propre vision de l’avenir. Nous sommes le
cadavre de l’économie de marché mondial, dans un jeu d’échanges où le seul but est
de nous maintenir en réanimation économique constante. C’est cet état d’économie
végétative qui nous accorde ce statut de « partenaire », n’ayant pour seule
représentativité que nos déficits, notre endettement, nos antécédents d’inféodés et
pour seules cartes maitresses, notre matière grise, nos matières premières et notre
main d’oeuvre, valeurs moins génitrices de richesses que les finances.

Ce constat tient du cynisme et de l’aberration et pourtant, c’est ainsi que se pratique
le dialogue Nord/Sud un peu comme dans une partie de cartes. Les uns jouent avec
des figures maîtresses dans leur jeu, les autres doivent suivre le jeu avec une
multitude de cartes à chiffre.

Madagascar n’aurait-elle été qu’un champ d’influence et de combats idéologiques et
économiques venus de l’extérieur ? La civilisation malgache serait-elle déjà au
musée, tout comme les Indiens d’Amérique ? Ne serions-nous plus qu’un pays
exotique dont le seul attrait serait le loisir et le tourisme d’affaires ? Un symbole
économique et social plus qu’un acteur économique ?

Il n’y a pas de tradition mercantile dans notre pays. Nos marchandages tiennent plus
du rituel que de la négociation. Le refus s’exprime souvent après l’euphorie d’un
accord. La négociation ne débute qu’après l’initiation d’une première tentative
commerciale avortée car à Madagascar, il n’y a pas d’accord ferme et définitif à
priori, à part celui passé avec Dieu, les ancêtres et la famille.
Sommes-nous alors dans une dynamique différente ou dans un système de
demande perpétuelle qui finit par s’assimiler à de l’assistanat ?

Rien ne se négocie, tout se discute. La norme professionnelle attendue par l’occident
tient de l’utopie et véhicule à ce sujet tous les discours péjoratifs habituels : « ce sont
des assistés ». « On ne peut pas travailler avec les malgaches ». « Ce sont des
fainéants ». « Il n’y a aucune rigueur ».

Comme s’il y avait d’un côté un monde idéal et de l’autre un monde à affranchir.

La réflexion doit aller au-delà des modèles. Pourquoi ne pas nous poser la question
de ce qu’il y a d’idéal dans notre société malgache, d’autant qu’en ces périodes de
crise, l’occident va devoir se trouver une idéologie et des modèles qui puissent
satisfaire le nombre sans cesse grandissant de ses nouveaux pauvres.

La perfection et la recherche perpétuelle de la performance vont quitter le devant de
la scène. Quelques signes : l’émergence du micro crédit en Europe, le système des
tontines mis à la sauce occidentale et qui devrait bientôt arriver en France après
avoir été implanté en Italie. La faillite du système bancaire laisse apparaître au grand
jour sa vraie fonction au sein du système : son rôle de contrôle des flux à quelque
échelle que ce soit, sa vocation financière qui a malheureusement tourné en un
immense casino mondial pour gens fortunés, provoquant la colère des citoyens
d’occident.

Notre rapport à l’argent reste calqué sur une économie de subsistance : la
prépondérance de l’argent liquide, notre vision à court terme de l’épargne, la
négation de la personne morale, la pratique de la caisse vide qui met
traditionnellement en route un quotidien de survie. C’est une économie au jour le
jour, induite par la faiblesse des revenus et des flux financiers : la réalité à
Madagascar c’est que la pauvreté induit d’autres comportements économiques à
cent lieues du modèle occidental.
A Madagascar, nous sommes dans une dynamique de résistance passive
inconsciente, dans la justification permanente de notre imperfection alors que cette
« imperfection » va devenir une valeur conquérante dans un monde qui décline et
doit se chercher un nouvel ordre.

Par exemple, pour nous, négocier c’est d’abord choisir un partenaire négociateur car
la négociation en soi n’existe pas. Cette dimension très humaine de l’échange
commercial rapporte toujours à la personne physique impliquée. L’unité n’est pas
l’objet de l’échange, ni même le projet, mais ses deux protagonistes et leur
compatibilité. L’irrationnel est la clé, que ce soit pour une vente, une transaction ou
une négociation. Il est alors primordial d’avoir affaire à un partenaire dont l’état
d’esprit peut intégrer cette nécessité de soutenir financièrement ou matériellement
son interlocuteur, à un moment donné de la mise en oeuvre du plan.

C’est le premier paramètre de choix : il est lié au risque sans cesse présent
d’impossibilité à honorer les engagements matériels. Ce risque-là est spécifique aux
pays pauvres où nombre de projets naissent avec une obligation de résultat
immédiat car les investissements sont condamnés à minimiser les fonds de
roulement nécessaires à tout lancement. Les investisseurs ont trop tendance à miser
sur la valeur du matériel et la pertinence de leurs études de marché. Ils ne font que
peu de cas des fonds de roulements, des frais fixes et de la nécessité de former le
personnel.

L’économie à Madagascar peut alors devenir un vrai modèle économique de survie
qui peut trouver de plus en plus d’écho dans le monde pour cause de crise.

Au même moment sont nées les notions de développement durable, de commerce
équitable, une nouvelle fois imposées de l’extérieur, nous coupant ainsi de notre
capacité à vivre et à préconiser nos propres modèles.
Il devient primordial de formaliser et de mettre en oeuvre nos propres utopies. C’est
La seule issue possible dans un monde qui ne nous réserve qu’un idéal de
challenger : il faudra être leader.

« Move the goal post » est une approche stratégique classique que nous ferions bien
de nous appliquer à nous-mêmes. Notre force, c’est notre pauvreté qui nous a
conduits à un maintien de nos traditions sociales et culturelles. Cette fameuse
identité malgache que nous recherchons sans cesse alors que nous la pratiquons au
quotidien. Ne cherchons plus d’autres repères que les nôtres. Formalisons-les dans
nos codes de valeurs. Trouvons leur cohérence et leur puissance qui nous a
conduits à toujours exister malgré des siècles de servage. Restons maintenant
hermétiques aux valeurs occidentales car les leurs sont en train de péricliter. Sortons
de l’individualisme pour ne cultiver que le solidaire. Ne raisonnons pas « monde »,
mais « proximité » et « voisinage ». Identifions nos produits phares en constante
corrélation avec notre mode de vie si simplement écologique et vendons-les avec
notre idéologie d’un monde simple et naturel. Nous sommes en droite ligne avec les
idéologies du siècle des lumières en France. Rappelons-nous : « il faut cultiver notre
jardin ». Ce pourrait être le slogan d’un nouveau programme politico économique. Il
serait applicable à l’intérieur et surtout, ce serait une valeur exportable et
conquérante ce qui inverserait la tendance des rapports Nord/Sud.

Nôtre clé, c’est le retour à la terre et la recherche de l’autosuffisance alimentaire.
C’est la protection de notre patrimoine écologique. C’est la puissance de notre
civilisation symbolisée par le Famadihana, car nous sommes une des rares
civilisations à intégrer la vie à la mort, là où l’autre partie de l’humanité recherche une
impossible vie éternelle. C’est prendre l’option des énergies nouvelles qui mérite que
nos experts expérimentent, adaptent et mettent en oeuvre, l’innovation pour le pays
en matière d’énergie.

Dans ce sens, osons l’utopie malagasy !

Patrick Rakotomalala
Le 30 avril 2009.

Publié dans Politique

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