Compte-rendu du débat "Environnement et protection des ressources naturelles"

Publié le par REM

Compte-rendu du débat "Environnement et protection des ressources naturelles"
« Environnement et protection des ressources naturelles à Madagascar » - Débat animé par Patrick RAJOELINA, fondateur de la Société des amis de Madagascar & président du mouvement Fanorenana - 7 mai 2009, Au Sénat - Palais du Luxembourg - Salle Gaston Monnerville - 15ter, rue de Vaugirard 75006 PARIS

Compte-rendu critique et politiquement incorrect d’Armand Mamy-Rahaga du groupe « Refonder l’être malagasy »

« Démocratie », mot creux et langue de bois.

 

Constat, par quelque bout qu’on prenne les choses et quel que soit l’orateur, un mot est récurrent, le mot  « démocratie ».

La démocratie est présentée comme une solution aux problèmes du pays et tout le monde est d’accord pour diagnostiquer une carence de démocratie à l’origine des errements passés.

Face à ce constat une question s’impose donc : « De quoi parle-t-on quand on évoque cette démocratie providentielle ? ». Une oratrice, à propos de l’exploitation sauvage, illégale et armée des bois précieux dans la région de Sambava, Vohémar et Antalaha, évoque la nécessité d’une solution démocratique et participative pour résoudre les problèmes, étant donné les carences - voulues ou pas - du pouvoir.  Il ne s’agit plus de démocratie abstraite et exogène mais de la construction d’une initiative concertée à la base. Le contraire d’une solution providentielle affublée d’oripeaux techniciens. Autre constat : «  s’il y a des coupes sauvages c’est qu’il y a des acheteurs… ». Applaudissement de l’assistance mais, au lieu de relancer le débat, la formule y met un point final. L’oratrice a  bel et bien formulé la problématique mais les débatteurs présents n’ont pas pris la balle au bond. Paresse, timidité, désir de ne froisser personne ou, encore une fois, délégation de l’initiative?  Une conférence devait mieux convenir aux prudents dans la mesure où c’est le conférencier qui porte la charge de risque et que l’assistance n’a que celle - sans exigence - de la critique ponctuelle…

 

 

L’association libre dans le débat, la contradiction de la solitude publique

 

Une personne revient sur le thème de la démocratie en affirmant que ce qui sortira Madagascar du bourbier c’est la vraie démocratie et une gouvernance stable. La solution étant trouvée, je pose la question du comment : « Comment y arriver à cette vraie démocratie et à cette gouvernance stable ? ». La personne qui venait de prendre la parole n’a pas l’opportunité d’y répondre. Un expert en huiles essentielles prend la suite en disant qu’il n’allait pas répondre à la question du « comment » mais à celle du « pourquoi », « pourquoi protéger les essences végétales », en posant comme acquis que : quand on connait le « pourquoi », le « comment » se résout de lui-même. L’affirmation est intéressante et mérite discussion et contradiction  mais elle est hors sujet, ce n’était pas la question de départ  à savoir : le « comment » d’une vraie démocratie et d’une gouvernance stable et non le comment préserver les essences végétales.

 

Les velléités d’échanges verbaux et intellectuels s’évanouissent dans la logique de ce qui ressemble fort à de l’association libre et de l’auto présentation. Tout le contraire de l’échange d’idées, de l’exercice partagé de la pensée… L’agora s’évanouit elle aussi, la place publique (haut lieu de la république) devint le lieu d’un seul. Victoire ou échec ? La critique sans concession n’a pas pu être apportée à l’esprit brillant  et le maladroit n’a pas été aidé dans sa formulation afin que ce qu’il a à dire puisse contribuer à relever la sauce…

 

 

La pensée c’est d’abord de la déconstruction ; le « politiquement correct » est le fady (tabou) de monde de la pensée.

 

Cependant, un brin de l’écheveau est toujours disponible : la question de la finalité, le « pour quoi » (en deux mots). Tiré patiemment et avec détermination, ce brin pourrait nous amener à réfléchir sur la validité relative ou absolue de l’argent comme outil de valorisation de la nature, sur les valorisations alternatives qu’ont pu développer les cultures qui ne connaissaient pas l’argent, sur les ajustements à leur apporter pour qu’elles fonctionnent dans notre modernité.

 

Il s’agit de penser et non de s’interdire de penser afin de lever des lièvres inattendus. Il s’agit donc d’être inventifs, iconoclastes, impertinents, non-conformistes, provocateurs  et  politiquement incorrects or rien de tout cela n’a été mis en œuvre, encore fallait-il que l’assistance sache que ce sont là les tromba qui devaient venir s’incarner au cours de la manifestation où nous devions être, les uns et le autres des médiums (au sens cultuel et au sens de l’informationnel)… Le débat est un rite qui vise l’épiphanie d’idées nouvelles, encore faut-il en connaître le rituel et le respecter pour que la magie opère. Les fady et les fomba aman-panao restent à l’ordre du jour dans la culture moderne malagasy .

 

Alors qu’une nouvelle construction - pour remplacer un système pervers et dépassé - devait passer par la déconstruction, les échanges sont restés très convenus, la belle notion malgache de mampiady hevitra : faire combattre les idées (combat rituel dans l’arène de l’agora) était aux abonnés absents. En revanche était bien présent le plombage à la malgache des débats que, de plus en plus, certains intellectuels (ex : Pierre Ranjeva dans « Réflexions sur les causes intellectuelles de notre stagnation ») dénoncent comme un effet pervers du fanajana et du fihavanana qu’on pourrait traduire grossièrement par respect. Refoulé, l’affrontement se transforme en violence et revient par les rotaka et autres manifestations de masse dont souffre convulsivement et périodiquement la société malgache (cf. la contagion du ramanenjana qui a abouti à l’assassinat de Radama 2). A titre informatif, le mot d’ordre du groupe « Refonder  l’être malagasy » est : « ampiadina ny hevitra mba ilaminan’ny olona fa rehefa tsy miady ny hevitra dia ny olona no miady » : affronter les idées pour que les hommes ne s’affrontent pas les uns aux autres.

 

 

La violence de la parole n’est pas la violence des personnes, c’est juste de l’accouchement difficile

 

Jusqu’à présent « ampiadina ny hevitra mba ilaminan’ny olona fa rehefa tsy miady ny hevitra dia ny olona no miady » est la seule piste vraiment concrète qui pourrait amener à une démocratie à la malgache. Il en émergera certainement d’autres mais, en attendant, celle-ci est bien là, commençons par elle.

 

Force est de constater que les orateurs en sont encore à l’amalgame opinion-identité. Toute critique portant sur leur opinion est considérée comme une attaque directe sur leur personne. Toute affirmation d’opinion est chargée fortement de narcissisme. Un débat ne peut être âpre, rugueux et rigoureux sans déclencher l’inimitié entre personnes censées  s’entraider, en faisant passer leur conviction par l’épreuve de l’esprit critique des autres, afin accéder ensemble à des prises de conscience, des décisions et des actes qu’un seul n’aurait jamais pu atteindre.

 

La non-violence profonde doit être cultivée afin que la violence verbale reste à la surface en jouant son rôle de mouche du coche et perde son pouvoir de prendre possession des âmes et des corps. Une telle entreprise devrait être facilement à comprendre pour les malgaches, reconnus pour leur expertise en culte de possession.

 

 

Informer ce n’est ni débattre ni penser ; la mayonnaise se fait sur plusieurs tours de fouet.

 

Lors du débat, la réflexion sur l’environnement n’a jamais pu manifester une quelconque profondeur ou une quelconque originalité. Nous disons bien « réflexion » en faisant le distingo entre les informations pertinentes ou pas  et la réflexion partagée… Par manque de matière, ce compte-rendu ne s’étendra pas sur le sujet du débat et sur son ordre du jour qui, nous le pensons, seront certainement plus développés à l’occasion d’initiatives futures auxquelles le groupe REM sera enthousiasmé de participer. En tant que rapporteur extrêmement sensible à la notion de débat, comme le lecteur a pu le constater, j’ai mis la loupe sur le déroulement technique du débat et je constate qu’en termes de brassage d’idées, l’évènement en est resté à la présentation des ingrédients sur le plan de travail et à un balbutiement de brain-storming. Les coups de fouet pour monter la mayonnaise seront pour une autre fois… Les limites du temps imparti ne sont pas étrangères à cet état de fait, nous mangeront le gâteau  à une autre occasion où nous pourrons enfin nous crêper les chignons à souhait, carder et filer de la pensée. Chaque chose en son temps ; ce coup-ci il s’agissait juste de ressembler les ingrédients. La prochaine fois nous pourrons appliquer la recette…

 

 

La future démocratie « à la malgache » est déjà inscrite dans notre culture

 

Nous allons donc en rester au débat ; « autant de sujets dont nous débattrons de façon constructive en faisant en sorte d’y apporter des réponses concrètes, pragmatiques et chiffrables » dit l’ordre du jour (une remarque au passage : rien de plus ambigüe que cette notion de débat constructif qui en dit à la fois trop et pas assez, un résumé trop succinct de la recette que nous évoquions plus haut).

 

Pour ce faire, nous présentons à l’esprit critique du lecteur notre proposition de réponse à la question que nous avions posée à l’un des orateurs - qui a été magistralement esquivée - à savoir : «  Comment en arriver à une démocratie elle-même génératrice d’une gouvernance stable ? ».

 

Commençons par sortir le mot « démocratie » du lexique de la langue de bois. Extrayons le aussi de son enracinement hellénique qui est loin d’être une caution puisque la démocratie athénienne était fondée sur le labeur de métèques et des esclaves et sur l’ostracisme (version perverse de l’égalité).

 

Refondons-le donc (en retenant l’idée de fondation et d’enracinement) dans le sol culturel malgache, à travers une idée que tout le monde peut comprendre : L’apprentissage. Face à quelque chose de nouveau il faut humblement commencer par l’apprentissage. Entreprenons donc l’apprentissage de la démocratie tout en la construisant à notre mesure, la mesure malgache.

 

 

Commencer par nous-mêmes, « ici et maintenant » et par le commencement : apprendre à débattre.

 

Cette démocratie destinée à gérer tout les aspects de la vie nationale doit passer par l’apprentissage. Il n’y a pas de solution toute faite ou messianique. Pas à pas, il faudra apprendre à penser ensemble. Penser ensemble c’est débattre ensemble.  Penser ensemble c’est le contraire du consensus, c’est l’affrontement sans concession mais fraternel et respectueux  (firalahina, fihavanana, fanajana) de la parole. Concrètement, commencer par le commencement de la démocratie c’est donc commencer par l’apprentissage du débat. Les malgaches, tous niveaux confondus, ne savent pas débattre, que cela soit dit simplement et reçu avec sang-froid. Tirons-en pragmatiquement la conclusion qui s’impose : apprenons ensemble à débattre.

 

Le débat : un cheminement qui mène la parole du stade de l’expression de l’ego à l’expression concitoyenne. Le but est bien la construction d’une culture démocratique malagasy dans chaque citoyen malgache.

 

La parole égoïste est la matière première, la matière brute du débat, le sujet du débat n’en est que le prétexte. Elle peut-être grossière, violente, de mauvaise foi, intéressée et irrespectueuse. En étant érodée, réajustée, attaquée et finalement polie par les paroles voisines, elle finit par s’emboîter dans l’ensemble. Elle a trouvé sa forme et sa place. Elle est devenue trans-individuelle, elle pousse au respect, elle aboutit à cette sacralité que connaissent bien les malgaches : le masina, le masimiteny.

 

Cette sacralité ne se trouve pas au début mais à la fin, au bout d’un cheminement dont il faut apprendre à accepter les errances, les cahotements et les achoppements inévitables. Le tout c’est de ne pas perdre le cap. Le cap c’est cette sacralité où tout le monde (la nation entière) se retrouve, cette sacralité retrouvée de la parole. C’est donc sur elle que le débat doit mettre le cap de façon délibérée.  Elle est l’aboutissement dialectique du mampiady hevitra. Finalement elle rendra manifeste le miray hina : le projet et l’effort partagé, l’élément indispensable pour souder un peuple dans une même trajectoire.

 

Multiplions donc les occasions de débat comme autant d’occasion d’auto-formation et posons les règles qui évitent les déraillements (une occasion parmi d’autres : une réunion-débat des ONG intervenant à Madagascar dans l’environnement, pour un débat autour des méthodes, des savoir-faire et des initiatives).  Rappelons- nous les uns aux autres ces règles car nous sommes des humains (donc faillibles), quand les uns oublient que les autres se souviennent. Acceptons les rappels. Créons ainsi de nouvelles valeurs dominantes et partagées pour une nouvelle civilisation. A  plusieurs, quand les uns font défauts les autres peuvent maintenir le cap, c’est ainsi que le tout avance en tenant compte des imperfections justement des uns et des autres. Voilà un exemple non « langue de bois » de la richesse et de la force que peuvent manifester la différence et la multitude.

 

Prenons conscience minutieusement - je dirais religieusement (au sens malgache de hasina et de fanompoana) - du fait que quand nous débattons nous construisons ensemble notre démocratie (manorona fihavanana). Plus la peine de faire appel aux pouvoirs d’en haut ou à ceux de l’extérieur comme on peut entendre ici et là. N’ayons plus peur de la violence verbale et de la mauvaise foi, toujours possibles malgré la vigilance de chacun, puisque notre identité définitivement enracinée dans une démocratie pratiquée au quotidien sait les relativiser. La bienveillance laisse une place à la violence verbale mais  une place bien circonscrite. Au début, nous devrions peut-être cultiver la pratique de la troisième mi-temps après chaque débat comme dans le fameux rite de réconciliation d’après match du rugby. La culture de la non-violence se bâtit consciencieusement, brique par brique.

 

L’enracinement commun de nos différences  ( ra fotorana dia iray hiany) est la manifestation le plus concrète et la plus palpable du fihavanana ancestral dans cette globalité énigmatique où nous vivons.  A l’encontre de ce que pensent certains intellectuels, le fihavanana n’est pas un vain mot. Il suffit de le mettre à sa juste place pour s’en convaincre. Décidément les valeurs traditionnelles ne sont pas mortes, elles sont bien là pour assurer et protéger notre identité à l’image de l’idée que nous nous faisons de nos ancêtres. De « penser ensemble » à « agir ensemble » le pas sera aisé. Ensemble, le « pour quoi ? » accouchera du « comment ? ». Soyons patients mais déterminés. Marchons à notre pas, soutenons les attardés, sachons nous ménager des pauses mais ayons chaque fois le courage de repartir. Après tout, la marche fait partie de la culture malgache « ny tanety lava misy hisainana », ressourçons-nous-y donc car le chemin est long.

Publié dans Ecologie

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